[Florence Cestac]


Nos vies, mine de rien
La bande des six nez, art majoritairement masculin par son lectorat, son esprit et ses auteurs, déroge rarement à la règle. La normande Florence Cestac fait partie des quelques exceptions. Derrière l'apparente modestie de son style «gros nez», se cache une épatante oeuvre autobiographique. Humez ces fragrances, votre vie n'est jamais loin. La sienne aussi, mine de rien.

Née le 18 juillet 1949 à Pont-Audemer, dans le pays d'Auge, la petite Florence n'a pas dix ans quand disparaît Calvo, dessinateur qui résidait non loin de la dessinatrice en herbe, à Elbeuf-sur-Seine, et qui sera plus tard son mentor posthume. Pour l'heure, la jeune pontaudemérienne fait ses gammes, quittant les bords de la Risle pour intégrer l'école des Arts décoratifs à Paris.

Là, en 1972, elle fonde une librairie avec le graphiste Etienne Robial. Trois ans plus tard, cette première librairie de bande dessinée parisienne devient maison d'édition sous le label Futuropolis, éditions qui présentent initialement son travail d'auteur : Harry Mickson, parodie du détective recréé par le traducteur Jean Ray Harry Dickson ou encore La Guerre des Boutons du romancier Franc-Comtois Louis Pergaud.Les éditions Futuropolis font aussi redécouvrir l'oeuvre de Calvo en publiant Patamousse, Rosalie ou encore Moustache et trottinette. Née le 26 août 1892 à Fleury-sur-Andelle, le haut-normand Edmond-François Calvo, demeure une figure majeure de la bande dessinée, passeur de relais entre l'initiateur Walt Disney et le primordial Albert Uderzo. Connu d'un public d'initiés pour La bête est morte (1944), somptueuse fable animalière narrant la seconde guerre mondiale, Calvo influence aussi Cestac par la rondeur de son trait et la souplesse de son dessin. Petit-fils déglingué de Mickey Mouse, Harry Mickson vénère son père, lui emboîtant le pas avec son trait nonchalant au pinceau.




Par la suite, Cestac entame une série, Cestac pour les grands, avec Le démon de midi en 1996, sa bête est morte à elle. Aussitôt, le succès populaire gagne son nouveau registre adulte. De surcroît, cet album est couronné d'un deuxième Alph’art de l’humour en 1997. Par la suite, en 2003, ce petit bijou d’humour caustique sur le thème de la quadragénaire délaissée au profit d'une jeune femme est adapté avec succès au théâtre par la comédienne Michèle Bernier, puis porté à l’écran en 2005 avec la toujours tonitruante fille du professeur Choron. Cette même année, paraît Le démon d'après, suite attendue du premier album et fine analyse des héroïnes devenues quinquagénaires. Point d'orgue de son travail, l'an2000 voit Florence Cestac recevoir le prestigieux Grand prix de la ville d'Angoulêmepour l'ensemble de son oeuvre.

Le travail de Cestac est avant tout une introspection rigolote de ses expériences personnelles.

Appuyez sur le gros nez de ses personnages, il n'en sortira pas du lait, mais du suc, le suc de la vie, ironique, drôle, amer.Fidèle à cette veine, Cestac est revenue l'an passé sur La véritable histoire de Futuropolis, une de ses grandes aventures.Rondeur d'une trajectoire, son oeuvre personnelle n'est-elle pas sous le signe de cette collection Gros nez des fameuses éditions Futuropolis ? Humez ces fragrances, qui aurait dit que le parfum suave des années soixante-dix serait d'une indicible nostalgie comme jadis les odeurs surannées des vieux illustrés d’après-guerre?



Jean-François Miniac