[Rosinski]

Rosinski
Emigré de Pologne dans les années 1980, Rosinski a un parcours hors du commun. Alliant rigueur, sobriété et efficacité, ce dessinateur est aussi un auteur rêveur, sincère et habité par la profonde sensibilité slave.
Dessinateur de Thorgal et de nombreux autres albums à succès, Rosinski est en passe de devenir un grand classique du dessin de BD. Cet article sera l'occasion d'analyser sa manière et de l'entendre s'exprimer sur son oeuvre au travers d'extraits d'interviews où il parle de sa méthode de travail.



Rosinski est né en Pologne en 1941. A l'âge de 10 ans, il découvrit la BD occidentale avec le journal Vaillant, alors distribué en Pologne. Ce contact lui donna le virus de la bande dessinée, auquel il commença aussitôt à s'exercer. De 14 à 18 ans, il fit une école d'art et publia ses premiers dessins à l'âge de 16 ans. Il devint l'auteur de bandes dessinées le plus populaire de son pays et, à partir de 1976, commença également à collaborer aux hebdomadaires belges Tintin et Spirou. Il émigrera en Belgique en 1982, y poursuivant une carrière prolifique avec Thorgal, Hans, Le Grand Pouvoir du Chninkel, ... le plus souvent en collaboration avec le scénariste Van Hamme.



Celà s'appelle "avoir du métier !"
Rosinski a un grand sens de la narration visuelle. Quand il reçoit un scénario, il visualise immédiatement ce qu'il lit. "J'improvise un découpage au fur et à mesure que j'avance dans la lecture du scénario. J'aligne des petits dessins très rapides où l'organisation générale de la page et la composition de chaque image se trouve déjà indiquées. Je change très peu de choses lorsque je réalise les planches proprement dites (...)."


Découpage et planche finalisés de La Couronne d'Ogotaï (Aventure de Thorgal)


Sa mise en scène est subordonnée à l'action, de façon conventionnelle. En effet, la mise en page est classique (trois strips de deux ou trois cases, se combinant quelques fois en une vignette verticale). Ce classicisme rend d'autant plus percutant les effets de mise en page que Rosinski nous offre de temps en temps.
S'exerçant à la bande dessinée pratiquement depuis l'âge de 10 ans, Rosinski a une aisance remarquable. Sur sa planche, il se contente d'esquisser la composition au crayon et, éventuellement, précise une expression délicate. Puis il passe tout de suite à la plume, presque tout le décor étant construit à l'encrage. Par contre, Rosinski a quand même pas mal de remords, grattant énormément ses vignettes en recouvrant de gouache blanche ce qui ne lui plait pas.
Bénéficiant d'une solide formation artistique, Rosinski organise les différents plans de ses vignettes avec vigueur, par exemple lorsqu'il représente une foule de gens dans une scène de bataille. C'est aussi un spécialiste des éléments naturels, un magicien de la nuit, du feu de bois s'éteignant, de la tempête, du ciel haché de pluie et du brouillard déchiré.

Paroles de Rosinski
(extraits d'interviews; les questions sont remaniées mais les réponses sont parfaitement respectées)

Vous êtes plus que fidèles à vos scénaristes, en particulier à Van Hamme.
J'ai un conseil à donner aux jeunes dessinateurs: choisissez un scénariste en qui vous avez toute confiance et qui ne soit qu'un littéraire. J'ai horreur qu'un scénariste essaye de m'expliquer quelque chose, de me faire un petit story-board. Il me casse ma propre sensibilité, m'empêche d'avoir mes propres visions.

D'après vous, qu'est-ce qui a convaincu Van Hamme de travailler avec vous ?
J'étais très maladroit à l'époque. Mais je pense que j'avais l'instinct. Cet instinct du déplacement d'une image à l'autre, du positionnement de la "caméra" là où il le faut... Je pense que si je faisais du cinéma, je serais très à l'aise parce qu'il s'agit du même langage. Et Jean, homme de cinéma, a peut-être ressenti très vite que j'avais cette capacité... La maladresse du dessin, çà se corrige. La technique, çà vient tout seul, après. Alors, il ne faut pas regarder la technique, il faut regarder ce qui n'est pas visible...

Techniquement, vous travaillez comment ?
Avec toutes sortes de matériaux, et même parfois avec mes doigts. Je trouve que chaque outil a ses avantages. A mes débuts ici (en Belgique), je suis allé voir mes idoles pour leur demander comment ils travaillent, quelle est la marque de plumes ou de pinceaux qu'ils utilisent, quel est le papier qu'ils emploient. Car, comme tous les débutants, je pensais que c'était essentiel. Mais, c'est faux, si je travaille sur du papier ordinaire avec des outils ordinaires, j'ai beaucoup plus de liberté(...). Quand je travaille sur un papier quelconque, avec des outils simples, je suis plus libre, je peux gratter, couper, c'est plus spontané. C'est aussi plus honnête, çà sort directement de moi, il n'y a rien d'extérieur.

Vous avez la réputation de ne pratiquement pas crayonner !
Il faut que j'arrête de dire que je ne crayonne pas beaucoup. Un critique m'a balancé: "Cà se voit !". C'est méchant ! Je fais çà pour garder la surprise, le plaisir de l'encrage. Si je pousse ensuite le crayon, je crains ensuite de tout gâcher par la plume. Quand je vois les crayonnés magnifiques de certains copains ! Pourquoi encrer çà ? Je trouve certaines phases intermédiaires d'une planche souvent plus intéressantes que le produit final.

Comment réagissez-vous quand on vous qualifie de perfectionniste ?
C'est le contraire. Je suis un impressionniste à la recherche de manque de perfection (...). Je trouve que c'est un travail vraiment inutile de rechercher la perfection. Pour moi, le contenu c'est décidément plus important (...). La perfection, c'est vraiment chiant, çà n'existe pas dans la vie... Mais ce qu'il faut toujours, c'est être auto-critique. Avoir toujours ce troisième oeil pour regarder son travail comme avec les yeux de quelqu'un d'autre.

Vous travaillez rapidement ?
Je fais en moyenne huit ou dix planches par mois. Mais, pour moi, le travail ce n'est pas seulement dessiner. C'est parfois regarder un film, des photos, lire un journal. Même en vacances, on regarde autour de soi, c'est aussi le travail.

C'est important la documentation historique ?
Cà me fait rire que je lis avoir réalisé une "parfaite reconstitution historique". Moi, je falsifie l'histoire ! La documentation me sert d'inspiration, mais je ne copie jamais les objets d'époque. Tout vient de la tête ! (...) La bande dessinée est admirable parce que tous les coups sont permis. Sur ordinateur, on invente une réalité virtuelle. En BD, une réalité visuelle dessinée. Cà fait le même effet ! On crée des personnages qui commence à vivre. C'est magnifique. On est de vrais créateurs !